| Choume, le retour...
C'est la tête pleine de souvenirs et le coeur
un peu triste que le samedi 6 septembre nous levons
l'ancre et quittons Nioumoune pour rentrer sur Dakar.
Long coup de corne de brume en passant devant le campement
de Hyacinthe et Jean Christophe, derniers signes d'adieux
aux amis du village et le courant de la Casamance nous
entraîne vers la mer. Un peu de retard sur l'horaire
de la marée et une météo plutôt
maussade nous incitent à une courte escale à
Djogué, très joli petit village juste
à l'embouchure du fleuve. Nous mouillons pour
la nuit dans le méandre d'un marigot parmi les
pirogues colorées des pêcheurs. Le lendemain,
la sortie vers l'océan ne pose pas de problème
et c'est parti pour 150 milles avec, pour la première
fois depuis deux mois, un cap au Nord, preuve que nous
amorçons le chemin du retour. Calmes et grains
orageux alterneront durant toute cette étape
et Alain en profitera pour animer le trajet d'une crise
de coliques néphrétiques pour le moins
très aiguë puisqu'il faudra lui injecter
un antalgique par piqûre juste après avoir
pris le deuxième ris à force 7 ! Heureusement,
le lendemain après midi, lors de l'arrivée
à Dakar, tout rentre dans l'ordre mais il a quand
même drôlement dérouillé !
Comme à l'aller, on mouillera à Han Marinas,
endroit agréable, bien abrité et gardé
où l'on peut laisser le bateau en toute sécurité
pour un prix raisonnable. Nous profiterons des derniers
jours avant le retour de l'équipage en avion
pour nous rendre à Saint Louis du Sénégal
en taxi brousse. Encore une belle aventure qui nous
fera découvrir le charme désuet de cette
ancienne capitale aux maisons couleur du sable du désert
tout proche.
Départ précipité :
Samedi 13 septembre, dans le petit port, un équipage
s'active depuis le matin, c'est celui du Choume: nettoyage
des réservoirs, plein d'eau malgré un
robinet qui se prend pour un compte goutte! Ravitaillement
en tout genre, vérification des voiles, du gréement,
du moteur, du régulateur etc. Déjà,
la veille, c'était le carénage à
flot et donc en plongée, opération oh
combien utile à cause des algues, coquillages
et anatifes en tout genre qui prolifèrent sur
la totalité de la coque. Tout cela sent le grand
départ et, de fait, après des adieux très
écourtés (je n'aime pas faire traîner
ce genre de situation...) je largue les amarres pour
une remontée de l'Atlantique en solitaire. Il
me faudra plusieurs jours pour digérer cette
déchirure que constitue une séparation
qui risque de durer plus d'un mois vu les conditions
difficiles que je suis à peu près sûr
de rencontrer sur la route du retour.
Le premier jour, le vent de Nord Est me permet de faire
route directe vers le cap Timiris, mais petit à
petit il passe au Nord et, comme je l'avais prévu,
ma route s'incurve vers le large me faisant pointer
l'étrave vers les Açores. Durant cinq
jours, je remonte au près pas très serré
car le vent est assez fort (5 à 6) et j'ai toujours
au moins un ris si ce n'est deux. L'avant tape dans
les vagues et les paquets de mer balaient souvent le
pont. On dit que le bonheur est dans le près,
je devrais être un homme comblé!
Pour l'instant, j'ai réussi à établir
une seule liaison radio avec Robert 132, l'un des radio-amateurs
de VSF. A l'aller, je ne l'avais joint qu'à deux
reprises, mais tous les jours, à l'heure dite,
je renouvelle la tentative en espérant une amélioration
de la propagation des ondes.
La dérive à la dérive !
L'après-midi du sixième jour de navigation,
je suis à l'intérieur et je constate des
chocs bizarres au niveau du puits de dérive,
le tout accompagné de cognements sourds : inquiétant!
Puis le bruit change, maintenant c'est plutôt
un grincement du genre alu sur alu... Il est 18 heures
30, ça s'amplifie et il devient évident
qu'il se passe des choses anormales dans ce puits de
dérive. En vérifiant le bout de manoeuvre,
je m'aperçois qu'il est tendu comme une corde
à piano et qu'il est impossible de le manoeuvrer
même au winch. Cette fois, le problème
est bien là! En analysant toutes les possibilités,
j'en viens à la conclusion que c'est l'axe de
rotation de la dérive qui est en cause: il est
peut être cassé ou il a glissé de
son logement. Les cinq jours et cinq nuits passés
au près dans des conditions sévères
sur le même bord ont peut être eu raison
des systèmes de blocage de cet axe. Toujours
est-il que ma dérive a choisi de divorcer sans
consentement mutuel, cela à 500 milles de Dakar,
400 des îles du Cap Vert, 350 de la première
île des Canaries et 800 milles des Açores.
Quant à la Mauritanie, il vaut mieux ne pas y
compter! Les idées se bousculent dans ma tête:
pas de dérive, c'est pas de près serré,
du temps à rajouter, des réparations qui
vont encore me retarder, pire, en refaire une si je
la perds... L'évidence me saute aux yeux : il
faut tout faire pour la récupérer s'il
en est encore temps! Pris d'une hyper activité
fébrile, je sors l'équipement de plongée,
vite avant qu'il fasse noir! Mais il est déjà
19 heures 30 et je dois me résigner: la manoeuvre
est très complexe, difficile et physique, les
conditions de mer pas très favorables (force
4 à 5) et la nuit sera là dans un quart
d'heure, il faut attendre le lendemain...
La nuit est atroce, les coups de boutoir de la dérive
deviennent de plus en plus rudes et à chaque
fois, mes boyaux se tordent. Pourtant, il faut que ça
tienne ! J'essaye d'adopter une allure réduite
et plus confortable pour amortir les mouvements du bateau.
Et le matin qui n'en finit pas d'arriver! Enfin 6 heures!
L'obscurité est toujours là mais je commence
les préparatifs. Pendant toute la nuit j'ai analysé
le problème et répété mentalement
la manoeuvre. Tout d'abord, immobiliser le bateau, affaler
les voiles bien sûr mais avec le vent, il avancera
encore, solution : l'ancre flottante. La sortir n'est
déjà pas chose facile (elle est rangée
tout au fond de la soute !), ensuite il faut l'installer
avec son amarre et son orin pour la remonter, puis mettre
le bateau face aux vagues. Je décide ensuite
d'installer une amarre en diagonale de l'avant à
l'arrière sous le bateau pour que je puisse me
tracter dessus lorsque je serai en plongée. Je
prépare aussi un cordage pour m'attacher, un
autre pour attacher la dérive (si elle est encore
là...). A 8 heures, je suis prêt. Pas trop
rassuré quand même, je prends le couteau
de plongée à tout hasard, baisse l'échelle,
vérifie mes attaches et plonge un peu plus vite
que prévu (une vague un peu plus grosse que les
autres m'a un peu aidé !) mais ça va,
je suis à l'eau. Le premier coup d'oeil révèle
la situation que j'avais prévue : la dérive
est là, sa partie avant complètement sortie
du puits et retenue seulement par le bout de manoeuvre.
L'axe a glissé mais, coup de chance, seulement
de la moitié et il est toujours là. Je
le récupère et je remonte chercher le
cordage qui pend le long de la coque et que j'ai préparé
pour attacher la dérive (en solitaire, il faut
tout prévoir et anticiper). Une fois la dérive
assurée, je remonte à bord, ce qui n'est
pas chose facile avec la bouteille sur le dos et les
vagues qui lèvent la jupe et plient l'échelle
!
Le plus dur reste à faire : laisser la dérive
sortir complètement en libérant le bout
de manoeuvre, la reprendre par le cordage que j'y ai
fixé et que je compte raccorder à la drisse
de spi pour la wincher, enfin hisser les 60 kilos de
la bête dans le roulis pour l'amener sur le pont.
J'ai prévu des parebattages le long de la coque
mais je ne me fais guère d'illusion sur leur
efficacité. Pourtant, tout se passera comme prévu.
Il est quand même 10 heures 30 quand le bateau
est navigable mais dans un désordre indescriptible
(amarres, matériel de plongée, ancre flottante,
soute vidée etc.) mais je refais route vers le
Nord. Je décide d'essayer de gagner Hiéro,
petite île du Sud Ouest des Canaries où
je sais trouver un chantier pour réparer.
J'y parviendrai après une semaine de navigation
zigzagodromique. Heureusement, je pourrai établir
deux liaisons radio avec Robert 132 qui préviendra
épouse et famille, les rassurera et me communiquera
des météos bien utiles établies
par son collègue Daniel 10. Ah la solidarité
des gens de mer !
Hiéro, chéro !
Un des principaux défauts du navigateur solitaire,
l'entêtement, devient une qualité en mer
! et il en faut de l'entêtement pour parcourir
350 milles en près de 7 jours ! Un peu plus de
50 milles de progression par jour, c'est vraiment pas
terrible mais sans dérive et avec le vent dans
le nez, je n'ai pas pu faire mieux ! En réalité,
j'ai parcouru 700 milles depuis l'incident en tirant
des bords plus que carrés (130° entre chaque
bord !) . Une fois à Hiéro, je constaterai
que dans ces contrées, il vaut mieux compter
sur ses propres ressources plutôt que sur les
infrastructures auxquelles on est habitué en
Europe. Il ne faut pas hésiter aussi à
penser autrement et à adopter des solutions moins
conventionnelles pour réparer. Heureusement,
la population locale est très accueillante et
les pêcheurs travaillant à leur bateau
sur le chantier ne refuseront jamais de me prêter
les outils nécessaires ni de me donner un coup
de main à l'occasion.
Arrivé le jeudi, le Choume repartira le mercredi
suivant et, comme le disait Jeff, le mécano belge
du travel lift dans son inimitable accent belge hispanisant
: En route pour de nouvelles aventures une fois !
Une mer très cassante :
L'étape suivante me conduira logiquement à
Madère en trois jours de navigation beaucoup
plus tranquille ou tout au moins plus normale. Seul
fait marquant de cette courte étape : une énorme
dorade coryphène d'environ 1,20 mètre
viendra casser ma ligne de pêche qui m'accompagnait
fidèlement depuis mon départ de France.
Finalement, ce n'était pas plus mal pour elle
car je ne vois pas ce que j'aurais faire de tout ce
poisson !
Après un nouveau ravitaillement à Funchal,
je reprends ma progression vers le Nord avec une météo
pas très réjouissante puisqu'elle annonce
du Nord Est 5 à 6 , mais bon, c'est à
peu près ce que j'ai eu depuis le début...Pourtant,
dès la première nuit, il s'avère
que la situation a été sous-estimée
: j'ai deux ris en permanence et 50% du génois
roulé. De fait, le lendemain, radio Monaco et
RFI sont d'accord sur un force 6 localement 7 et sur
une mer très forte. Je pense que j'ai eu les
localement ... Quand à la mer, elle est effectivement
très forte (creux de 4 à 6 mètres)
et surtout les crêtes déferlent, ce qui
fait souffrir le bateau et les voiles car les paquets
de mer commencent à monter très haut.
A tel point que les coulisseaux du bas de la grand-voile
arisée lâchent les uns après les
autres. Pour remédier à cela, j'établis
un transfilage autour du mât en passant dans les
oeillets de la voile mais je ne peux monter très
haut à cause des embardées du bateau qui
bondit comme un mustang de rodéo ! Même
à l'intérieur, ces mouvements commencent
à me poser des problèmes : par deux fois,
je me retrouve projeté dans des directions les
plus inattendues. La seconde fois, j'arrache le récepteur
radio et son support fixé sur la cloison de la
table à cartes avant d'atterrir sur la porte
de la cabine arrière, sa poignée me gratifiant
au passage d'une belle bosse sur le bassin !
Les conditions continuant à se dégrader,
je suis en train de prendre le troisième ris
lorsque je constate que le génois commence à
se déchirer, d'abord la bande anti-UV puis la
voile elle même. Il faut dire que lui aussi est
très exposé aux vagues. La situation devient
très préoccupante : il est évident
que dans ces conditions , progresser contre le vent
dans cette mer cassante devient pour le moins limite.
Je pense au demi-tour vers Madère mais je ne
parviens pas à m'y résoudre. J'attends
la prochaine météo, puis encore la suivante...
Toujours aucun changement annoncé... Je roule
le génois pour résorber les 80 centimètres
de déchirure ce qui me fait perdre beaucoup de
cap si je veux garder un peu de vitesse. Il faut se
décider et je me fixe une heure buttoir : à
16 heures, il faudra choisir : poursuivre ou jeter l'éponge
! A l'heure dite, je mets le cap sur Madère la
mort dans l'âme. La seule chose qui me console
un peu, c'est que le bateau, avec le peu de voilure
établie (3 ris et 4 ou 5 mètres carrés
de génois) surfe à plus de 12 noeuds sur
les vagues. Et de fait, après ces 70 heures pénibles
passées au près, il ne me faudra que 20
heures pour regagner Porto Santo, petite île à
l'Est de Madère. Là, l'accueil est réconfortant
mais point de voilerie comme dans tout l'archipel d'ailleurs.
Il me faut donc envisager l'expédition du génois
que je ne peux réparer avec les moyens du bord,
ce qui va demander beaucoup de temps. Comme je suis
déjà bien en retard, je décide
de laisser le bateau au sec au chantier Assistencia
Nautica jusqu'au mois de mars et de terminer la remontée
au printemps prochain quand les conditions seront, je
l'espère, moins pénibles. Je recommande
particulièrement ce chantier pour les navigateurs
qui ont des problèmes techniques car son personnel
très compétent vous réservera un
accueil très chaleureux et vous trouverez toujours
quelqu'un s'exprimant dans un Français irréprochable,
ce qui facilite bien les choses. En plus les bateaux
VSF y bénéficient de conditions avantageuses.
C'est ainsi qu'après avoir réglé
tous les problèmes administratifs et préparé
l'hivernage du bateau, j'atterris le 10 octobre à
Londres avant de trouver un train pour regagner le Nord
de la France.
Au terme de ce voyage-aventure, ce sont surtout les
relations humaines qui m'ont marqué et j'en ressors
avec une vision très positive des hommes et des
femmes que j'ai rencontrés. A une époque
où l'on se montre souvent pessimiste en regard
du manque de solidarité ou simplement de l'indifférence
vis à vis de son voisin, ce genre d'expérience
à le mérite de vous recharger en optimisme
et de vous démontrer que les individus possèdent
en eux des vertus et une chaleur qui ne demandent qu'à
s'extérioriser pour peu qu'on sache créer
un climat ou de situations favorables à leur
expression.
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